Imaginez la scène. Vous scrollez sur TikTok, un café à la main, quand soudain une vidéo affirme que Sephora fermera tous ses magasins en France le 21 juillet 2025. Votre cœur se serre. Vos rouges à lèvres préférés, vos parfums testés pendant des heures, les conseillères qui connaissent votre peau mieux que vous-même… tout cela disparaîtrait d’un coup ? L’information circule, se propage, affole. Sauf qu’elle est fausse. Totalement fausse. Mais cette panique révèle quelque chose de plus profond qu’une simple rumeur mal intentionnée. Elle met en lumière l’angoisse collective face à la transformation radicale que subit le commerce de la beauté en France.
L’essentiel à retenir
- Aucune fermeture massive de Sephora prévue en France — la rumeur provient de sites peu fiables sans sources officielles
- Sephora connaît une croissance à deux chiffres et poursuit son expansion internationale
- L’enseigne investit massivement dans le phygital avec une application unifiée déployée en Europe
- Le secteur de la beauté traverse une mutation profonde avec la montée en puissance du digital et la fermeture d’enseignes concurrentes
- Les comportements d’achat changent radicalement : Amazon Beauté reçoit 40 millions de visiteurs uniques par mois en France
Quand la désinformation joue sur les peurs

La rumeur est née sur TikTok, relayée par un site web pratiquant l’automatisation d’articles sans vérification. Le scénario semblait crédible : après Yves Rocher, The Body Shop et Naturalia, pourquoi pas Sephora ? Emma, cliente depuis douze ans, s’inquiétait déjà de savoir où elle pourrait tester ses parfums. Cette anxiété n’est pas anodine. Elle traduit un attachement émotionnel profond à ces temples de la beauté où l’expérience sensorielle prime sur la simple transaction.
Pourtant, la réalité financière de Sephora raconte une tout autre histoire. L’enseigne, fleuron du groupe LVMH, affiche une progression à deux chiffres de ses ventes et de ses résultats en 2024. Avec 14,35 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023 et l’ambition d’atteindre 20 milliards sans échéance précise, Sephora se porte remarquablement bien. Elle poursuit même son expansion internationale, notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis avec 700 magasins, auxquels s’ajoutent un millier de boutiques en partenariat avec Kohl’s.
La vraie révolution : le magasin ne meurt pas, il mue
Si Sephora ne ferme pas, l’enseigne se transforme radicalement. Depuis janvier 2024, elle a développé une application mobile unifiée déployée en France et dans toute l’Europe continentale en seulement trois mois, contre 18 mois auparavant. Cette prouesse technologique n’est pas un gadget. Elle incarne une philosophie nouvelle : le magasin physique ne suffit plus, mais il reste irremplaçable quand il s’hybride avec le digital.
L’application propose désormais un mode “Store” permettant de localiser les produits en magasin et de consulter l’assortiment disponible avant même de se déplacer. Les outils de diagnostic de peau, de cheveux et de fond de teint se connectent à l’application pour recommander des produits ultra-personnalisés. Alexandre Meerson, responsable digital chez Sephora, résume cette vision : “Nous avons développé cette app comme une plateforme de communication avec nos clients. Elle a pour vocation de devenir le ‘Beauty Butler’, le conseiller beauté de chaque client”.
| Stratégie | Avant 2020 | Aujourd’hui | Impact |
|---|---|---|---|
| Taille des magasins | 400 m² en moyenne | Formats hybrides de 130 m² (Sephora Flash) | Implantation dans zones denses |
| Références en boutique | 14 000 références physiques | 50% en physique + 100% via bornes digitales | Surface réduite, choix maintenu |
| Déploiement app mobile | 18 mois par pays | 3 mois pour toute l’Europe | Accélération technologique majeure |
| Part du CA digital | Minoritaire | Croissante et au-delà du e-commerce | Transformation omnicanale complète |
L’hécatombe touche les concurrents, pas Sephora

Ce qui rend la rumeur crédible, c’est le contexte macabre qui entoure le secteur. The Body Shop, enseigne iconique des années 80, a annoncé sa liquidation judiciaire en juillet 2024, entraînant la fermeture définitive de plusieurs points de vente en France. Yves Rocher a fermé certains magasins suite à une baisse de 25% des ventes en boutique physique depuis 2020. Naturalia, Camaïeu, IKKS… la liste des enseignes en difficulté s’allonge.
Mais Sephora joue dans une autre catégorie. Là où The Body Shop peinait à renouveler son offre et à s’adapter à la concurrence, Sephora a investi massivement dans l’innovation technologique. Pendant que Yves Rocher subissait l’impact de la pandémie sans stratégie digitale solide, Sephora testait des robots NFC, des miroirs à selfies, des bars à sourcils dans ses boutiques “Sephora Flash”. Ces espaces éphémères, qui ont existé entre 2015 et 2022, n’étaient pas rentables en soi. Ils servaient de laboratoires grandeur nature pour comprendre les nouveaux besoins des clients.
La beauté devient un acte global, pas une simple transaction
Le marché français de la beauté traverse une phase de recomposition intense. Les ventes en grande distribution ralentissent, mais de nouvelles dynamiques émergent. Les masques LED enregistrent une hausse de 165% en valeur en 2024, générant 1,3 million d’euros. Les montres connectées atteignent 836 000 unités vendues, soit le double par rapport à 2019. La pratique du running progresse de 12% de séances par mois.
Ces chiffres révèlent un phénomène capital : la beauté ne se limite plus au rouge à lèvres ou au sérum anti-rides. Elle devient transversale, mêlant sport, bien-être, technologie et soins personnalisés. Sephora l’a compris et transforme ses boutiques en hubs d’expérience où l’intelligence artificielle analyse votre peau via un smartphone équipé d’une lentille spéciale, où l’application Virtual Artist permet d’essayer virtuellement du maquillage en réalité augmentée, où le dispositif MCIQ trouve la teinte exacte de fond de teint adaptée.
Amazon et TikTok redessinent le jeu
La vraie menace pour le retail beauté ne vient pas de fermetures hypothétiques, mais de l’ascension fulgurante des géants du digital. Amazon Beauté reçoit 40 millions de visiteurs uniques par mois en France et s’affiche de plus en plus comme un canal de fidélisation avec 42% de réacheteurs. TikTok Shop, fraîchement lancé dans l’Hexagone, confirme sa capacité à générer des achats d’impulsion massifs.
Face à cette concurrence, Amazon a même ouvert un salon de coiffure et d’esthétique à Londres (Amazon Salon) et une parapharmacie à Milan pour se crédibiliser sur le segment premium. Mathieu Badin, Industry Leader Beauty & Pharma chez Amazon France, l’affirme sans détour : “Notre ambition est de devenir la destination préférée pour un achat simple et rapide des produits du quotidien, et de compléter notre assortiment et d’enrichir l’expérience consommateur, pour les achats de produits premium”.

Le paradoxe de la fermeture des Champs-Élysées
Ironiquement, Sephora a bel et bien fermé un magasin emblématique : celui des Champs-Élysées. Mais pas pour les raisons qu’on imagine. En 2018, la Cour d’appel de Paris a condamné l’enseigne à fermer ses portes avant 21h, mettant fin à son modèle d’ouverture nocturne qui générait 20% de son chiffre d’affaires sur ce site. Une cinquantaine d’employés travaillait le soir sur la base du volontariat.
Cette fermeture imposée illustre une autre réalité : le combat entre rentabilité économique et régulation sociale. Sephora a étudié les conséquences pour l’emploi, mais a continué son expansion ailleurs. Plus récemment, la boutique a fermé pendant huit mois pour rénovation, perdant 80% de son chiffre d’affaires sur cette période. Une perte acceptable quand on investit dans l’avenir. Résultat : Sephora annonce le retour de SEPHORiA à Paris en octobre 2025, un événement immersif accueillant près de 4 000 visiteurs, avec animations exclusives, consultations personnalisées et masterclasses.
Ce que révèle notre peur irrationnelle
Pourquoi une rumeur aussi infondée a-t-elle rencontré un tel écho ? Parce qu’elle touche à l’intime. Le magasin de beauté n’est pas un simple commerce. C’est un lieu de socialisation, de conseil, de découverte sensorielle que le digital ne peut totalement remplacer. Claire, cliente de Naturalia menacée de fermeture, s’inquiétait pour son quinoa et ses laits végétaux. Emma paniquait pour ses parfums. Derrière ces produits, ce sont des rituels, des identités, des repères qui vacillent.
Le phygital de Sephora répond précisément à cette angoisse. Il ne supprime pas le magasin physique, il l’amplifie. Les conseillers utilisent l’application “My Sephora” sur tablettes pour accéder aux historiques d’achat et préférences de chaque client, créant une relation privilégiée et durable. La technologie ne remplace pas l’humain, elle le renforce. Le digital mesure l’impact des activations sur le business retail, notamment via les outils de diagnostic au service des conseillères et des clients.
Les leçons d’une fausse nouvelle
Cette rumeur enseigne trois vérités sur notre époque. Premièrement, la vitesse de propagation de l’information dépasse largement notre capacité de vérification. Un site peu connu, pratiquant l’automatisation sans sources, suffit à affoler des milliers de consommateurs. Deuxièmement, notre attachement émotionnel aux marques et aux lieux commerciaux reste puissant malgré la digitalisation croissante. Troisièmement, le commerce ne meurt pas : il mute. Ceux qui investissent dans l’innovation survivent. Les autres disparaissent.
Sephora a choisi son camp. Avec une architecture technologique permettant de déployer une application unifiée en trois mois au lieu de dix-huit, avec des outils d’intelligence artificielle diagnostiquant la peau en temps réel, avec un réseau de distribution qui continue de s’étendre aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’enseigne ne ferme pas. Elle se réinvente à une vitesse que ses concurrents peinent à suivre.
Alors non, Sephora ne dit pas adieu à ses magasins en France. Au contraire, l’enseigne redéfinit ce qu’est un magasin au XXIe siècle : un lieu où la technologie sert l’expérience humaine, où les données personnalisent le conseil, où le physique et le digital s’entrelacent si intimement qu’on ne sait plus où commence l’un et où finit l’autre. C’est cette mutation qui inquiète. Pas une fermeture fantasmée, mais une transformation bien réelle qui bouscule nos repères et nous oblige à réinventer notre rapport à la consommation, au conseil, à la beauté elle-même.




