Tarif réglementé : ce que la CRE rappelle, chiffres à l’appui
Le tarif réglementé de vente de l’électricité, les fameux Tarifs bleus, reste proposé uniquement par EDF et quelques entreprises locales de distribution comme GEG à Grenoble ou Énergies du Santerre. Ces tarifs sont fixés sur proposition de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), puis arrêtés par les ministres de l’Économie et de l’Énergie. La CRE actualise les tarifs deux fois par an, en février et en août, selon la méthode dite de l’empilement des coûts : coûts d’approvisionnement, d’acheminement, commercialisation et marge raisonnable du fournisseur.
Au 1er février 2026, la CRE a proposé des TRV stables, avec une très légère baisse moyenne de 0,83 % TTC. Pour un client résidentiel qui consomme 4,5 MWh par an, la facture type passe d’environ 1051 euros à 1042 euros TTC, soit un gain de 9 euros par an. La grille publiée montre, pour une puissance 6 kVA en option Base, un prix de l’ordre de 19,40 c€/kWh TTC, avec un abonnement annuel d’environ 188 euros TTC.
La CRE défend encore le tarif réglementé comme un prix de référence, en particulier après les tensions de 2022-2023. L’Autorité insiste dans ses rapports sur le rôle de “filet de sécurité” pour les ménages, les petits professionnels et les copropriétés. Dans le même temps, les chiffres de marché montrent une érosion continue de la part des TRV, au profit des offres de marché des fournisseurs alternatifs, mais aussi d’EDF lui-même.

Offres de marché : pourquoi les foyers partent massivement
La crise du gaz et de l’électricité déclenchée en 2021 a changé brutalement les réflexes des consommateurs. Avant cette période, beaucoup restaient par inertie au tarif réglementé. Les enquêtes de la CRE de 2024 indiquent que la méconnaissance des offres de marché, la confiance dans EDF et l’idée que le TRV est “forcément moins cher” freinaient les changements de contrat. La vague de hausses de 2022 et 2023 a cassé cette routine.
Deux moteurs dominent aujourd’hui les départs :
- La recherche d’un prix du kWh plus bas : certains fournisseurs affichent des remises de 5 à 15 % sur le prix du kWh HT par rapport au TRV, souvent via des offres indexées sur ce tarif. Quand le TRV Base tourne autour de 19-20 c€/kWh TTC, une remise de 10 % sur la part énergie pèse plusieurs dizaines d’euros par an pour un foyer chauffé à l’électricité.
- L’envie de se protéger contre les hausses : les offres à prix fixe sur 1 à 3 ans ont attiré de nombreux ménages pendant la crise, malgré un prix parfois supérieur au TRV au moment de la souscription. L’idée est simple : on paie un peu plus cher au départ, mais on fige le prix du kWh alors que le TRV bouge à chaque révision CRE.
Les comparateurs d’offres énergie, y compris le comparateur officiel du Médiateur national de l’énergie, montrent depuis 2022 une explosion du nombre de visites. Sur le terrain, les fournisseurs alternatifs, de TotalEnergies à Eni en passant par des acteurs plus petits, ont concentré leurs campagnes commerciales sur cet argument : “Pourquoi rester au tarif réglementé alors que vous pouvez payer moins cher dès cette année ?”.

Autre facteur, plus discret mais réel, la montée des offres “vertes”. Une partie des foyers quitte le TRV non pas pour la seule facture, mais pour accéder à des offres estampillées 100 % renouvelables, avec des garanties d’origine associées à de l’éolien ou du solaire. Même si la réalité physique reste la même sur le réseau, l’argument pèse dans certains segments urbains et CSP+.
Le rôle de la hausse des taxes et du réseau dans les arbitrages
Quand un ménage regarde sa facture, il ne distingue pas toujours ce qui relève du prix de l’énergie et ce qui tient aux taxes ou au réseau. Les TRV TTC intègrent pourtant trois blocs : la part énergie et marge, le coût d’acheminement (TURPE) et les prélèvements fiscaux. La CRE a intégré dans ses délibérations 2025 et 2026 la remontée progressive de l’ancienne TICFE, désormais accise sur l’électricité, après sa quasi-suppression pendant le bouclier tarifaire. À partir du 1er février 2026, l’accise atteint 30,85 euros/MWh pour les particuliers.
À cette fiscalité s’ajoutent les évolutions du tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité (TURPE). RTE et Enedis financent leurs investissements dans le réseau (renforcement, raccordement d’énergies renouvelables, adaptation à la voiture électrique) via ce tarif de réseau. La hausse régulière du TURPE pèse sur la facture finale, que le client soit au TRV ou sur une offre de marché. La CRE rappelle d’ailleurs dans ses rapports que la baisse de la composante énergie au 1er février 2025 a été en partie absorbée par les hausses fiscales et de réseau.

Certains consommateurs ont donc eu une perception paradoxale : malgré des annonces de “baisse du tarif réglementé” relayées par les médias en 2025, la facture n’a pas chuté autant qu’espéré. Cela a alimenté un discours commercial agressif de la part de plusieurs fournisseurs de marché, qui mettent en avant des offres où la part énergie est mieux maîtrisée, même si la hausse des taxes et du réseau reste la même pour tout le monde.
Réversibilité, fin des TRV gaz et confusion chez les ménages
La fin du tarif réglementé du gaz au 30 juin 2023 a ajouté une couche de confusion. L’État a écrit à 2,8 millions de foyers encore au TRV gaz pour leur rappeler la disparition de ce tarif. Le gouvernement a dû préciser qu’aucune coupure de gaz n’interviendrait et que les clients sans nouveau contrat basculeraient automatiquement vers une offre de bascule. Beaucoup de ménages ont découvert à ce moment-là la différence entre tarif réglementé et offres de marché, parfois en mélangeant gaz et électricité.
Pour l’électricité, le Conseil d’État a jugé que le TRV répond à un objectif d’intérêt général, ce qui justifie son maintien pour les particuliers. La loi a supprimé les TRV d’électricité pour les grands consommateurs (tarifs jaunes et verts) dès fin 2015, puis pour une partie des non-domestiques, mais les ménages restent éligibles sans limite de durée. La CRE rappelle un point clé que beaucoup ignorent : la réversibilité. Un particulier peut quitter le tarif réglementé EDF pour une offre de marché, puis revenir au tarif réglementé plus tard, gratuitement, sans délai de carence.
Cet élément change la prise de risque. Contrairement au gaz où la sortie du TRV est définitive, un foyer qui teste une offre de marché en électricité ne se ferme pas la porte du tarif bleu EDF. Les distributeurs alternatifs l’intègrent d’ailleurs dans leurs argumentaires, en expliquant que le client peut revenir chez EDF si le marché tourne mal ou si les hausses s’accélèrent.
Pourquoi la CRE voit encore un “rôle majeur” pour le tarif réglementé
Face à l’hémorragie progressive vers les offres de marché, la CRE ne défend pas le tarif réglementé par nostalgie. Dans une analyse publiée sur son site, l’Autorité parle d’un “rôle majeur” du TRV pour les petits consommateurs. Le tarif réglementé sert de prix étalon pour le marché. Les offres indexées sur le TRV partent de ce niveau de référence puis appliquent une remise ou une majoration, ce qui structure l’ensemble du segment résidentiel.
La CRE insiste aussi sur la fonction de protection des ménages en période de choc. Le bouclier tarifaire mis en place par le gouvernement à partir de fin 2021 a agi d’abord sur le TRV. Les hausses du tarif réglementé ont été plafonnées, ce qui a mécaniquement protégé les foyers restés au tarif bleu. Les clients déjà sur des offres de marché non indexées ont parfois subi des augmentations beaucoup plus violentes, avec des résiliations massives de contrats à prix fixe et des renégociations forcées.
La question se pose donc pour les prochaines années. La CRE a proposé une stabilité des TRV au 1er février 2026 et estime que le tarif réglementé reste un outil de politique publique, en lien avec les évolutions fiscales et les besoins du réseau. En filigrane, l’Autorité défend l’idée que le TRV n’est pas un “mauvais plan” en soi, même si certains fournisseurs peuvent ponctuellement s’aligner en dessous.
Choisir ou quitter le tarif réglementé : ce que les foyers regardent vraiment
Quand un foyer hésite entre rester au tarif réglementé ou basculer vers une offre de marché, il ne lit pas un rapport de la CRE. Il compare quelques chiffres clés, parfois en quelques minutes sur un comparateur. Trois critères ressortent dans les études de terrain et les retours des associations de consommateurs.

- Le prix du kWh TTC et le montant de l’abonnement : un écart de 10 % sur le kWh pèse lourd pour un appartement chauffé à l’électricité. Pour une maison de 120 m² tout électrique, l’écart peut dépasser 150 euros par an. Les foyers comparent de plus en plus en euros/an plutôt qu’en centimes par kWh.
- Le type d’offre : indexée sur le TRV ou prix fixe. Les offres indexées suivent les hausses et les baisses du tarif réglementé, avec une remise affichée. Les offres fixes cortent l’incertitude mais sont souvent moins bien placées au départ. Après les chocs de 2022, beaucoup de ménages se méfient des prix fixes trop bas, jugés instables dans le temps.
- La confiance dans le fournisseur : EDF garde une image de sécurité, ce qui tient autant à son histoire qu’à la présence physique d’agences et à la visibilité médiatique. Les alternatifs misent sur le prix, les services en ligne et une relation client plus réactive. Les cas de factures jugées abusives ou de démarchage agressif nuisent à certains acteurs et renforcent la prudence.
En pratique, le mouvement de sortie du tarif réglementé vient d’une combinaison de ces éléments, avec un moteur central : la facture. Les hausses successives de 2022 à 2024 ont fait passer la question de l’électricité d’un poste quasi invisible à un sujet de discussion familiale. Quand la facture annuelle grimpe au-dessus des 1000 euros, beaucoup de foyers acceptent enfin de quitter le confort du tarif historique pour tenter autre chose, quitte à revenir en arrière plus tard grâce à la réversibilité.
Le tarif réglementé n’est donc ni un refuge systématiquement avantageux, ni un piège obsolète. C’est un outil public qui cohabite avec un marché de plus en plus agressif. La CRE le maintient comme colonne vertébrale des prix, pendant que les foyers, eux, arbitrent avec un calcul simple : quelle offre alourdit le moins mon budget énergie cette année, sans m’exposer à un choc ingérable dans deux ans.




