Panne géante du 28 avril 2025, avertissements répétés de Red Eléctrica en 2026, rapport d’experts publié le 20 mars 2026, FAQ officielle de RTE mise à jour le 25 mars 2026 : le dossier espagnol sur le risque de black-out ne relève plus de la fiction. Il révèle les failles d’un réseau sous tension, un débat idéologique très agressif autour des énergies renouvelables, et des leçons directes pour la France.
28 avril 2025 : un black-out ibérique inédit, autopsié par un panel d’experts
Le 28 avril 2025, à la mi-journée, l’Espagne et le Portugal basculent dans l’obscurité. La panne, qualifiée de black-out par les gestionnaires de réseaux, touche la quasi-totalité de la péninsule Ibérique. Des millions de foyers perdent l’alimentation électrique, le trafic ferroviaire s’arrête, plusieurs aéroports fonctionnent en mode dégradé, la péninsule dépend des groupes électrogènes pour les hôpitaux et les infrastructures vitales. RTE indique que quelques zones du sud-ouest de la France, au Pays basque, subissent des coupures de quelques minutes, le temps de découpler puis de réalimenter ces secteurs via le réseau français.

Selon les données compilées par ENTSO-E, l’association européenne des gestionnaires de réseau de transport, la demande prévue ce 28 avril en Espagne tourne autour de 27 GW, dans une journée de semaine classique. Rien à voir avec une pointe hivernale. Le rapport d’expertise commandé par ENTSO‑E et l’ACER, publié le 20 mars 2026, décrit un enchaînement rapide : une surtension, des protections mal réglées qui déclenchent en cascade, puis une chute de fréquence et un effondrement du système en moins de 90 secondes. Le redémarrage du réseau prend plusieurs heures, puis se poursuit par étapes pendant presque une journée entière.
Ce rapport insiste sur un point précis : il s’agit du premier black-out européen dû à une surtension, et non à un déficit de production. La tension sort de la plage normale, une partie des moyens de production se déconnecte avant les seuils d’alerte officiels, la réserve de réglage se réduit et le réseau ne tient plus. RTE résume dans sa foire aux questions publiée le 25 mars 2026 que les moyens de réglage de la tension sont insuffisamment efficaces et que la coordination entre acteurs espagnols et portugais reste défaillante.

29 janvier 2026 : un nouveau risque de black-out évité de justesse
Moins d’un an plus tard, le 28 janvier 2026, le scénario manque de se répéter. Cette fois, le système n’atteint pas le black-out complet, mais Red Eléctrica de España (REE) parle d’un épisode critique et d’un « risque imminent » de panne nationale. Les analyses disponibles, reprises par plusieurs sites spécialisés, détaillent une situation presque inverse de 2025 : un excès de vent, une forte production éolienne, puis des arrêts d’urgence de parcs pour éviter une surfréquence, ce qui déséquilibre brutalement le système. RTE rappelle que le 28 janvier, le réseau espagnol a évité la coupure généralisée grâce à des actions très rapides sur les moyens de réglage et sur les interconnexions.
Les deux dates, 28 avril 2025 et 28 janvier 2026, se retrouvent dans la plupart des analyses techniques. En avril 2025, la surtension démarre l’accident, combinée à des protections mal paramétrées. En janvier 2026, l’excès de production éolienne et la gestion de la fréquence mettent le réseau sous forte pression. Dans les deux cas, RTE souligne, dans sa FAQ, un problème de pilotage fin de la tension et de la fréquence. Ces incidents montrent un réseau ibérique poussé à la limite de ce qu’il encaisse, malgré une consommation qui n’est pas à son maximum.
Énergies renouvelables : bouc émissaire médiatique ou vrai problème de stabilité ?
L’article de JeChange, « Espagne : alerte au black-out, le réseau électrique au bord de la rupture », reprend les déclarations de REE qui pointe directement la « génération renouvelable » comme facteur majeur d’instabilité. Le gestionnaire espagnol évoque des changements brusques de programme, en particulier pour le solaire et l’éolien, avec une production concentrée dans certaines régions, qui met le réseau sous tension. Ce récit alimente immédiatement le procès contre le « tout renouvelables », déjà très visible dans une partie de la presse spécialisée et des think tanks.
Un an après le black-out d’avril 2025, France Renouvelables publie un article titré « Black-out en Espagne : les ENR toujours ciblées par la désinformation ». L’organisme s’appuie sur le rapport d’expertise d’ENTSO‑E et sur la FAQ de RTE mise à jour en mars 2026. RTE y répond sans détour à une question clé : « Les renouvelables sont-elles responsables du black-out du 28 avril 2025 ? » La réponse est simple : non. Le panel d’experts conclut que l’incident n’est pas lié à la proportion d’énergies renouvelables dans le mix espagnol ce jour-là. La production éolienne et solaire est dans la moyenne, la surtension initiale reste dans l’ordre de grandeur des écarts usuels sur un système électrique, la différence vient des réglages et de la coordination.
Sur le plan électrique, le débat est très concret. Les renouvelables de type photovoltaïque et éolien injectent via des convertisseurs électroniques. Ils ne fournissent pas spontanément d’inertie au système, à la différence des alternateurs de centrales thermiques ou nucléaires. Pour garantir la stabilité de fréquence et de tension, il faut donc d’autres moyens : unités synchrones en service, batteries avec fonctions de soutien à la fréquence, compensateurs synchrones, services de réglage contractualisés, paramétrage fin des protections. La question centrale n’est pas de savoir si les renouvelables sont « bons » ou « mauvais », mais si le système a été adapté à leur montée en puissance. Le rapport d’ENTSO‑E, comme les réponses techniques de RTE, pointent clairement le décalage entre la vitesse de déploiement des nouveaux moyens de production et l’adaptation des règles, des équipements de contrôle et des protections.

Le réseau espagnol : un mix très renouvelable, un pilotage encore en retard
Sur le papier, l’Espagne affiche des chiffres flatteurs pour la transition énergétique. En 2023, selon Red Eléctrica, plus de 50 % de l’électricité espagnole provient de sources renouvelables, avec une forte part de l’éolien et un solaire photovoltaïque en forte croissance. Les fermetures progressives des centrales au charbon, et la baisse d’utilisation des centrales à gaz en période creuse, réduisent les capacités classiques synchrones capables de stabiliser la fréquence. Le pays se retrouve avec des journées où la production renouvelable intermittente couvre une large part de la demande, avec un pilotage qui repose sur un nombre restreint de moyens flexibles et sur des règles de marché parfois peu adaptées aux contraintes physiques du réseau.
Le black-out du 28 avril 2025 met en lumière des failles très concrètes. Dans plusieurs parcs, les protections contre la surtension sont paramétrées trop bas : elles font décrocher les installations avant même d’atteindre les seuils d’alerte fixés par les codes de réseau. Une fois déconnectés, ces moyens cessent aussi de fournir les services de réglage auxquels ils étaient censés contribuer. La marge de manœuvre du gestionnaire se réduit à grande vitesse. Les experts mandatés par ENTSO‑E et l’ACER concluent que les causes majeures de la panne se situent dans ces réglages inadéquats et dans la coordination insuffisante entre les différents acteurs, plus que dans la nature renouvelable ou non des moyens de production.
Le cas du 28 janvier 2026 va dans le même sens. L’excès de vent et l’arrêt en urgence de parcs éoliens montrent un système qui n’a pas encore intégré de manière fluide la variabilité de l’éolien. Le problème vient moins du vent en lui-même que de la façon dont on gère, en temps réel, la qualité de la tension et la fréquence, avec des marges de réserve parfois trop justes. Le réseau espagnol progresse, puisque le black-out est évité, mais il reste sous surveillance. Red Eléctrica parle elle-même d’un réseau « au bord de la rupture » dans sa communication d’urgence relayée par JeChange.
France, interconnexions et fausse impression de sécurité
Lors du black-out d’avril 2025, la France joue un rôle discret mais décisif. Les interconnexions transfrontalières sont d’abord coupées très vite pour protéger le système français. Quelques foyers au Pays basque perdent l’électricité pendant quelques minutes, le temps que RTE reconfigure le réseau. Puis la France rétablit progressivement les liaisons pour injecter de la puissance vers la péninsule Ibérique. Dans l’interview donnée à la télévision, une responsable de RTE indique que la France envoie jusqu’à 1 400 MW vers l’Espagne, soit l’équivalent de la consommation de la ville de Marseille un jour de pointe. Cette capacité d’export sert à réalimenter la Catalogne et le Pays basque espagnol pendant la phase de remontée du réseau ibérique.
Ce rôle de « filet de sécurité » donne à certains responsables français l’illusion d’un système robuste par nature. C’est un raccourci. La France reste l’un des pays les plus interconnectés d’Europe, avec des échanges constants avec l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique et la Suisse. Si plusieurs voisins entrent en difficulté en même temps, la marge se réduit très vite. Le débat sur le black-out ibérique croise aussi celui de la sécurité d’alimentation française et des scénarios de tension hivernale étudiés par RTE dans ses bilans prévisionnels. La question des réglages, des protections et des moyens d’inertie ne concerne pas que Madrid, Lisbonne et Red Eléctrica. Elle concerne aussi la France, surtout dans une trajectoire où la part de renouvelables augmente et où une partie du parc nucléaire vieillit.

La question rejoint plus largement la problématique de la résilience numérique et énergétique. Dans l’article « guide pratique débloquer ports », nous insistons sur la maîtrise fine de son réseau domestique. À l’échelle d’un pays, le principe ne change pas : sans vision précise des flux, des seuils de déclenchement et des chemins de secours, la moindre erreur de réglage se paye cash. À cela s’ajoutent les risques d’attaque, que les gestionnaires n’excluent jamais vraiment. Après la panne ibérique, plusieurs médias évoquent la piste d’une cyberattaque, sans qu’aucune preuve publique n’ait été publiée à ce jour. RTE, comme REE, reste très prudent sur ce point.
Une alerte pour l’Europe et pour les consommateurs français
L’alerte espagnole dépasse le cadre technique. Elle touche la confiance des citoyens dans le système électrique, à un moment où la dépendance à l’électricité augmente. Véhicules électriques, pompes à chaleur, cloud, télétravail : une panne de plusieurs heures ne se limite plus à une lumière qui s’éteint, elle paralyse une économie. C’est pour cette raison que l’alerte de la DGCCRF dans « dgccrf alerte augmentation alarmante » sur les arnaques autour de l’énergie et des faux services techniques prend une résonance particulière. Après un black-out ou une menace de black-out, les escrocs surfent sur la peur, proposent de faux contrats, vendent des équipements miracles, multiplient les appels frauduleux pour soutirer des données bancaires ou des signatures.
Pour le consommateur français, l’épisode espagnol doit servir de signal. Se préparer à des coupures possibles, même si RTE parle de risque limité, passe par des gestes concrets : connaître l’emplacement du disjoncteur, garder une lampe autonome, vérifier la capacité de son modem 4G ou 5G à prendre le relais, penser à la charge de sa batterie de téléphone. Sur le plan financier, il faut se méfier des offres qui promettent une sécurité absolue via des abonnements ou des « boxes » miracles. L’énergie reste un secteur où les arnaques se multiplient, la DGCCRF le répète régulièrement.
Sur le plan politique, le débat sur la responsabilité des renouvelables masque un sujet plus prosaïque mais plus déterminant : la rigueur d’ingénierie. Paramétrage des protections, qualité des automatismes de réseau, contrats de services systèmes, investissements dans les moyens d’inertie et de flexibilité, partage d’information entre gestionnaires de réseaux voisins. L’Espagne a mis l’accent sur le déploiement rapide d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques, avec des résultats visibles sur les émissions de CO₂. Le black-out du 28 avril 2025, puis la quasi-panne de janvier 2026, montrent que la modernisation du réseau n’a pas suivi au même rythme.
Le cas ibérique agit comme un stress-test grandeur nature. Il valide une idée simple : un mix plus renouvelable sans réseau modernisé fabrique des pannes géantes. Un mix plus renouvelable avec un réseau équipé en conséquence tient, même lors de chocs de production ou de consommation. Les experts d’ENTSO‑E et la FAQ de RTE insistent sur ce point, avec un langage froid mais sans ambiguïté. L’Espagne a payé pour voir. La France, qui se voit souvent en bon élève de l’électricité, aurait tort de regarder ce black-out comme une histoire étrangère.




